Si tu es développeur professionnel, tu t’es forcément posé la question au moins une fois ces derniers mois : est-ce que le code est mort ? Les tweets annoncent des licenciements massifs, des CEO expliquent que les développeurs vont disparaître, et tout le monde semble vibe coder des applications très jolies en quelques jours.
Avec ce flou ambiant, difficile de savoir si tu mets ton énergie au bon endroit. Cet article prolonge la vidéo ci-dessous et propose une grille de lecture en trois temps : qui parle, ce que l’histoire nous apprend, et ce que ça change concrètement pour ta carrière.
La bascule de décembre 2025
Ce qu’il faut d’abord comprendre, c’est que tout cela est très récent. Andrej Karpathy, une des voix les plus influentes du domaine qui a contribué à construire l’IA que nous utilisons aujourd’hui, situe la bascule en décembre 2025 : le moment où le « 20/80 » s’est inversé.
Nous sommes passés de 80 % de code écrit à la main avec 20 % d’assistance IA, à l’inverse : l’essentiel du code est désormais écrit par des agents, et l’humain prend de plus en plus un rôle de superviseur. La question n’est donc pas de savoir si le métier change. Il a déjà changé. La question est de savoir quelle place tu y prends.
Premier réflexe : qui parle, et que vend-il ?
Avant de croire une annonce sur la fin des développeurs, pose toujours la même question : quel est l’intérêt de celui qui parle ?
Le CEO de Nvidia vend l’infrastructure qui fait tourner les agents IA : plus il y a d’IA, plus il vend. Le CEO d’Anthropic a intérêt à ce que le marché croie que son entreprise va remplacer des millions d’ingénieurs : plus les gens y croient, plus la valeur de l’entreprise monte. À l’inverse, les créateurs de formations ont un intérêt économique direct à te dire de continuer à te former. Les plus honnêtes le reconnaissent d’ailleurs ouvertement, chiffres à l’appui : ces mêmes entreprises d’IA publient des offres d’emploi pour développeurs, et plusieurs sources officielles projettent un marché des développeurs en croissance d’ici à 2030.
Plutôt que d’enquêter sur chaque annonceur, il y a un moyen plus fiable de comprendre ce qui se passe : chercher dans l’histoire une innovation comparable et regarder ce qu’elle a réellement produit.
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Ce que Gutenberg a fait aux moines copistes
Au milieu du XVe siècle, à Mayence, Gutenberg invente l’imprimerie à caractères métalliques. Avant lui, les livres étaient recopiés à la main par des copistes professionnels et des moines, pendant des mois ou des années. Les livres étaient rares et chers.
L’imprimerie a eu trois effets majeurs, presque du jour au lendemain :
- Les copistes ont perdu leur valeur. Le travail de recopie manuelle d’un contenu existant a quasiment disparu.
- Le nombre de livres a explosé. Le coût de fabrication s’est effondré, la diffusion est devenue massive.
- La valeur s’est déplacée vers l’écrivain. Ce qui comptait n’était plus de recopier, mais les idées qu’on mettait dans le livre. C’est ce qui a permis l’alphabétisation et la diffusion des idées scientifiques à grande échelle.
Tu peux le vérifier aujourd’hui : il n’y a plus de moines copistes, il y a des millions de livres disponibles, et le métier d’écrivain n’a pas disparu.
Un agent de code, c’est une imprimante à code.
Moine copiste ou écrivain : à toi de choisir
L’équivalent moderne du moine copiste, c’est le développeur qui recopie les tickets Jira dans un agent de code sans aucune réflexion, ouvre la pull request quand l’agent a terminé, et laisse les autres juger si le code peut partir en production. Ce profil-là est réellement en danger.
L’équivalent de l’écrivain, c’est le développeur capable de pousser une intention dans le code : comment on gère la dette technique, si cette feature produit vraiment de la valeur pour l’entreprise ou si on a juste déplacé un ticket de gauche à droite, lequel de ces cinq problèmes est prioritaire et pourquoi. Construire cette intention exige un contexte supérieur à celui de l’IA : un contexte métier, humain et technique que l’agent n’a pas.
Et le volume de travail ne va pas manquer : comme pour les livres après Gutenberg, il n’y aura jamais eu autant de code dans le monde qu’avec l’IA. Le logiciel coûte de moins en moins cher à fabriquer, donc on en fabriquera de plus en plus. Quelqu’un devra décider quoi construire, avec quels standards, et assumer ce qui part en production.
Alors, faut-il encore viser senior en 2026 ?
Oui. C’est même le meilleur moment. Les développeurs sont les professionnels qui bénéficient le plus de l’IA aujourd’hui, plus que n’importe quelle autre profession. Mais à une condition : transitionner rapidement de moine copiste à écrivain.
Viser senior en 2026, ce n’est plus accumuler des syntaxes. C’est construire le jugement qui permet de superviser des agents, de défendre des choix techniques et de relier le code au problème business. Exactement ce qui ne s’imprime pas.